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 souvenirs de La Luzière

Jacky CHAMPION

 

C’était sûrement en 1947 ou 1948. J’étais petit mais le fait m’avait marqué. À la fin du contingent, à cette époque pour fêter le départ on faisait un grand feu de camp sur le terrain de foot-ball. Tous les colons étaient invités à ramasser du bois mort dans la forêt et l’empiler au centre du terrain pour faire le feu de camp. Cela faisait une énorme montagne de branches et le soir, à la nuit tombée, on allumait le feu.

Au début tout le monde restait assis autour du feu en chantant mais, au bout d’un certain temps, la discipline commençait à flancher. Les gamins courraient, se chamaillaient et il était difficile de les maintenir.Cette nuit là, pour éviter la pagaille, deux moniteurs dont je ne me souviens plus des noms, avaient monté un petit spectacle. Personne n’était au courant de ce qui allait se passer sauf les autres moniteurs, les monitrices, le directeur et l’infirmière, Anita, qui les avait maquillés. Le directeur Henri Weiller  prit la parole et annonça que des indiens s’étaient échappés d’un cirque à la Ferté St Aubin et qu’il était prudent de pas s’éloigner  du feu de camp. Les plus grands (14 ans) commencèrent à rire et à dire qu’il baratinait.

Au bout d’un moment, on entendit dans la forêt les «you-you-you» typiques des indiens dans les westerns. D’un coup le silence s’établit. Personne ne parlait sauf Weiller qui ordonnait de nous regrouper. À ce moment, deux indiens sortirent de la forêt en courant vers nous et se mirent à danser autour du feu. Les plus petits dont je faisait partieet certaines filles se mirent à pleurer. Les plus grands ne disaient rien.

C'est alors qu'un des indiens se prit les pieds avec une branche du tas de bois qui servait à alimenter le feu et perdit l’équilibre. Immédiatement un essaim de gamins lui sautèrent dessus. L’autre indien, qui voulait donner un coup de main à son copain, se trouva également pris d’assaut par un autre essaim de gamins qui voulaient les capturer. Au milieu de toute cette bataille, Weiller, M. Lefèvre, ma mère, et les autres moniteurs criaient en essayant de les séparer : «Arrêtez, arrêtez ce sont des moniteurs, ce ne sont pas des indiens, mais arrêtez !»

Dans le feu de la bataille personne ne les entendait. La bataille aurait pu se terminer très mal, car les plus grands el les plus forts avaient pris des gourdins pour leur taper dessus. C’est grâce à  des coups de sifflet des moniteurs que la bataille prit fin. Les pauvres indiens étaient vraiment mal en point. Plus de plumes des poules de M. Vigoureux et le maquillage que ma mère leur avait fait avec du mercurochrome, du blanc d’Espagne avait dégouliné sur leurs visages.

Le spectacle termina avec les rires de tout le monde sauf les indiens qui riaient jaune.J’ai su par la suite queLouis Perronet, le maire, qui arriva le jour suivant en visite, demanda à Weiller en voyant les «moniteurs indiens » si mal en point (le maquillage leur avait laissé des traces et les coups des gamins aussi) ce qui s’était passé. Après avoir écouté le rapport des faits, il lui passa un savon de première.

À partir de ce jour on ne fit plus de feu de camp parce que c’était trop dangereux. On aurait pu mettre le feu à la forêt  et, surtout, plus d'indiens. C’était aussitrop dangereux pour les moniteurs. Pour remplacer le feu de camp on fit des petits spectacles de théâtre dans le baraquement du cinéma où moniteurs et colons participaient à des sketches amusants.

 

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 deuxième souvenir

À cette époque je devais avoir 12 ans. Mario était mon moniteur préféré. Même si je n’avais pas encore l’âge (Mario était le moniteur des plus grands 13-14 ans), j’avais demandé par l’intermédiaire de ma mère d’être dans son groupe. Pour moi, il était le meilleur moniteur de la colo. Il avait la particularité de nous laisser libres.

C’est ce que l’on pensait, bien qu’en réalité il nous surveillait sans se faire voir. Il savait ce qu’on faisait et où était notre cabane… etc. Quand on arrivait tard au son de la cloche pour manger il nous menaçait de dire aux autres où elle était située dans la forêt. On attendait toujours d’être les derniers pour remonter au château, c’était une manière de protéger la cabane. Quand on lui répondait que l’on avait pas entendu la cloche ou bien : quelle cabane ? Il nous donnait des tas de détails de comment elle était faite, où elle était et ce qu’on avait fait quelques heures avant. En deux mots il savait tout. Donc il valait mieux ne pas insister et promettre de ne plus arriver en retard pour manger. On remontait toujours les derniers mais en courant et en rattrapant quelques retardataires.

Mario contrôlait de cette façon tous les gamins de son groupe. Physiquement il n’était pas très grand, mais trapu et costaud. Aujourd’hui on dirait aussi qu’il était un peu enveloppé. Un matin, on le vit courir dans la sapinière en survêtement et en faisant des mouvements de boxeur comme s’il tapait dans un sac de sable On lui demanda pourquoi et il nous expliqua qu’il avait été boxeur et qu’il s’entraînait parce qu’il s’était inscrit à un championnat de boxe à la Ferté St-Aubin et qu’il devait maigrir pour se maintenir dans sa catégorie et améliorer son jeu de jambes. Il nous dit aussi les raisons de son inscription, mais maintenant je ne m’en rappelle pas.

Naturellement, pour nous, il passait pour être le moniteur le plus "crack". Il fallait l’aider à s’entraîner en courant avec lui, lui donner de l’eau, lui passer la serviette pour s’essuyer la sueur et lui donner du courage On serait fier de lui, surtout s’il gagnait son combat. Un soiril nous dit que le combat aurait lieu dans trois jours à dix heures du soir. Évidemment, tout le groupe voulait y assister pour l’encourager, mais c’était impossible, l’entrée était réservé aux plus de 18 ans.

Si vous voulez m’encourager, les gars il faut me promettre que le soir du combat vous vous tiendrez peinards, et qu’il n’y aura pas de bataille de polochon. Pour moi ce sera le meilleur des encouragements. Ce fut promis juré et il n’y aurait aucune bataille. Le plus fort du groupe s’en chargerait. Il serait le responsable de la chambrée. Le soir du combat arriva. Nous étions tous dans le baraquement sur le point de nous coucher quandil partit vers le château. Tout le groupe l’encouragea en lui disant qu’il était le plus fort et qu’il allait gagner. Cette nuit là fut la plus calme de toutes les nuits des vacances.

Le lendemain matin, Mario sortit de son box avec la figure pleine de sparadrap, de mercurochrome et un œil au beurre noir. On s’attendait au pire, mais avec une tête de circonstance, il nous dit «j’ai gagné» Ce fut une explosion de joie On avait un champion de boxe comme moniteur. Il nous raconta en détail tout le combat. Son adversaire était un noir américain (naturellement) J’explique seulement la fin parce que c’est le meilleur. «À un moment il m’avait contre les cordes et il cognait si fort que j’ai cru que j’allais au tapis. J’ai pensé à vous les gars et de ce que vous m’aviez promis, alors je me suis repris.

Il était tellement sûr de m’envoyer au tapis qu’il ouvert sa garde et, à ce moment, je lui ai placé un uppercut au menton et il s’est écroulé. L’arbitre a compté jusqu’à dix et il a soulevé mon bras en me proclament vainqueur par «KO». Ce fut une autre explosion de joie dans le baraquement, ma mère était l’infirmière de la colo et aussi la maquilleuse qui avait «décoré» Mario avec des pansements, du mercurochrome et du bleu de méthylène. Les jours suivants, Mario continua à faire du footing. On ne comprenait pas pourquoi. Il n’avait plus à combattre.

Plus tard j’ai appris les raisons du combat de boxe. Une fois pendant tout le contingent les moniteurs et monitrices se réunissaient au château avec le directeur Pour les moniteurs et monitrices qui avaient leurs groupes au château, pas de problème ils pouvaient faire une ronde de temps en temps, mais pour Mario c’était une autre histoire. Son dortoir c’était le baraquement dans la sapinière au bas de la pelouse. Cette année-là il y avait eu des nouvelles monitrices et une d’elles s’appelait Ginette.

À la fin du contingent tout le monde rentra chez soi et la colonie de vacances de la Luzière oublia pour un temps les cris et les rires des enfants de Bezons et d’Argenteuil et le silence s’établit jusqu’aux prochaines grandes vacances. Les membres de la famille Vigoureux seraient les seuls habitants de la Luzière. L’année suivante Ginette et Mario sont revenus comme moniteurs. Entre temps ils s’étaient mariés. C’est sûrement l’explication des footings de Mario pour perdre du poids. Peut-être que Ginette le trouvait un peu trop gros à son goût et l’entraînement pour le combat de boxe n’était qu’un prétexte. Je doute qu’à l’heure actuelle des gamins de 14 ans pourraient gober une histoire pareille mais nous à cette époque, on y avait cru dur comme fer.

Mario était tourneur fraiseur dans une petite entreprise d’Argenteuil. Il passait ses vacances comme moniteur à la Luzière et pour pouvoir faire les deux contingents il prenait des jours de congé non payés. Un jour, j’entendis Yves Morel lui demander : «Ton patron accepte que tu prennes ces jours ?» et il répondit : «le jour où il n’acceptera pas je changerai de boîte». À l’époque c’était possible.

 

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troisième souvenir

Cette fois je vais raconter l’histoire du veau à deux têtes. Le père Tremblay était le moniteur des touts petits et il leur racontait toujours des boniments et des histoires à dormir debout.

Un jour il expliqua à ses gamins qu'à la ferme du père Bourdin (la ferme située à côté de la colo derrière l’infirmerie) était né un veau à deux tètes. L’histoire pourrait s’arrêter ici si les femmes de ménage et de la cuisine n’avaient pas eu vent de l’histoire. Peut être qu’un des gamins l’avait dit à une de ces femmes. Le fait est, que l’une d’elles demanda à Trembay si c’était vrai. Cet homme était un «pince sans rire» de première et il lui répondit qu’effectivement c’était vrai. Le soir, quand elles eurent terminé le travail de la plonge, ces dames, toutes endimanchées, prirent le chemin de la ferme pour voir le veau à deux tètes. Je n’ai vu qu’une seule fois M. Bourdin à la Luzière.

Il était venu se plaindre parce que des colons avaient jeté des pierres dans un champ où il avait des vaches. Il n’était pas commode et plutôt antipathique. Je m’imagine la tête qu’il avait dû faire en entendant ces pauvres femmes lui demander de voir le veau à deux têtes. Il les envoya bouler en disant qu’il n’avait pas de temps à perdre avec des âneries pareilles. En rentrant de la ferme, elles étaient vraiment en colère et allèrent chercher Tremblay pour lui reprocher de s’être payé de leurs têtes. Le père Tremblay qui avait plus d’un tour dans son sac leur expliqua que le veau à deux têtes existait parce qu’il l’avait vu, mais que Bourdin ne voulait pas le montrer parce qu’il avait signé un contrat d’exclusivité avec un cirque très important et que cela représentait beaucoup d’argent.

J’avais entendu parler de cette histoire quand j’étais colon, mais c’est ma mère qui me l’a racontée des années plus tard. Elle m’expliqua aussi que le directeur, Yves Morel, avait réprimandé Tremblay pour cette plaisanterie de très mauvais goût. Le père Tremblay était maçon à la voirie de Bezons et passait ses vacances comme moniteur à la Luzière.

 

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