Diapositive1
Céline en 1941 et couverture du livre d'Albert Serouille paru en 1944



Pauvre banlieue parisienne

Louis-Ferdinand Céline, 1944


Pauvre_banlieue


Pauvre banlieue parisienne, paillasson devant la ville où chacun s'essuie les pieds, crache un bon coup, passe, qui songe à elle ? Personne. Abrutie d'usines, gavée d'épandages, dépecée, en loques, ce n'est plus qu'une terre sans âme, un camp de travail maudit, où le sourire est inutile, la peine perdue, terne la souffrance, Paris «le coeur de la France», quelle chanson ! quelle publicité ! La banlieue tout autour qui crève ! Calvaire à plat permanent, de faim, de travail, et sous les bombes, qui s'en soucie ? Personne, bien sûr. Elle est vilaine et voilà tout. Les dernières années n'ont pas arrangé les choses. On s'en doute. Banlieue de hargne toujours vaguement mijotante d'une espèce de révolution que personne ne pousse ni n'achève, malade à mourir toujours et ne mourant pas. Il fallait une plume ardente, le don de vaillance et d'émoi, le talent de haute chronique pour ranimer ces pauvres sites, leurs fantômes, leurs joies évadées, leurs grandeurs, leurs marbres, leurs souffles à méchante haleine.

La banlieue souffre et pas qu'un peu, expie sans foi le crime de rien. Jamais temps ne furent plus vides. (à suivre)





Bezons_couv

_____________________________________________


l'édition du livre d'Albert Sérouille,

vue par l'éditeur Denoël

(source)

Le 15 février 1944 : Mise en vente de Bezons à travers les âges. Denoël l'a tiré à 3000 exemplaires. C'était le tirage initial de Voyage au bout de la nuit.

L'éditeur [cf. sa lettre du 14 mars] a accepté cet ouvrage consciencieux pour faire plaisir à Céline mais rien ne lui était plus étranger que le régionalisme. Pour la circonstance, il a créé une nouvelle collection : « A la ronde du grand Paris », qui n'aura pas d'autre titre. Et Bezons sera soldé trois ans plus tard.

Céline écrit pourtant : « Denoël à force de faire le Mage d'une province l'autre, de faire incarner celle-ci... celle-là... se sentait plus !... 'Bravo ! Tabou ! Tout j'ose !...' mais minuit Place des Invalides le truc a rompu ! un nuage, la Lune !... envolés les charmes !... Denoël ce qui l'a fini, ce qui l'a achevé de faire le con, c'est sa collection des 'Provinces', les envoûtés folklorisques, les incarneurs en transe de lieux !... chiadeurs en concours : Moi ! Moi ! Moi ! moi les Cornouailles... moi le Léon !... moi les Charentes !... épileptiques d'incarnation ! [...] 'Vous êtes retenu pour le Concours !... oh, que vous incarnez le Cameroun !...' par ici bananes !... les dattes, ananas ! tout l'Empire y arrivait à table !... sur sa table !... je vous dis : rien manquait !... on peut dire que le pauvre Denoël avait vraiment bien mis au point la question d'approvisionnement... » [D'un Château l'autre, Bibliothèque de la Pléiade, p. 126].

Mis à part un livre paru en 1936 [Ce Coin de ma Provence par Jeanne Jaubert], on chercherait en vain dans le catalogue de l'éditeur un ouvrage qui réponde à cette définition. Tout au plus pourrait-on citer l'ouvrage d'Adrien Printz : Chronique lorraine 1940-1944, qui est une chronique de la vie en Moselle « sous la botte », mais il s'agit d'un livre sur l'Occupation, comme il s'en est publié des dizaines après la Libération, plutôt que d'un ouvrage régionaliste. Et il a été édité en 1945, c'est-à-dire sous l'administration provisoire de Maximilien Vox.

Sollicité en 1944 par Céline pour éditer une «Histoire de Clichy» rédigée par le même Serouille, Denoël se récusera. En 1949 encore, Céline tentera de la faire publier : «Mon cher et bien vieux collaborateur, Albert Serouille, est en train de crever dans une dèche extrême, à Bezons. Il avait, sur mon inspiration ! entrepris et mené à bien une histoire de Clichy-la-Garenne (elle est achevée), la faire éditer où ? tout le problème ! Il faudrait reprendre l'histoire de Bezons qui a encore un petit courant permanent d'acheteurs et éditer en même temps Clichy [...] Je ne sais pas si Frémanger... Il a l'air bien embrouillé, surpassé par ses malheureux ouvrages ! Enfin s'il désire ! mais ce sont là des livres de peu, de très peu de rapport, de folklore banlieusard.» [lettre à Pierre Monnier, 2 mars 1949].

Bezons_couv


- retour à l'accueil